Keiko, le champ de la question

Première parution 02/03/2015 sur mon Blog Niten Ichi Ryu.

Hier, un ami m’a posé la question suivante : « Pourquoi pratiquer le bokken, le kodachi, le nito et le bo ? » Lire la suite

Le voile et le regard

DSC02813Photographie de Nguyen Thanh Thien

Au Moyen Âge, le Monde était compris à partir de la Bible, de la parole divine circonscrite dans un texte. Vint la Renaissance quand on osât le penser à partir de la raison humaine, usant de logique, d’expérimentation et de réfutation.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle d’Aïkido ou de kenjutsu, on emploie les termes de technique, d’efficacité et de pragmatisme. Je me souviens pourtant d’un temps où l’esprit guidait le corps et le corps suivait le souffle. J’écoutais mes maîtres et je découvrais leurs gestes. Ils donnaient l’exemple de leurs affirmations. Souffle, corps et esprit fusionnaient en une unité efficiente.

Je crois que les nouveaux jeunes maîtres, impatients et impétueux, n’ont su porter loin la discipline ; qu’ils ont crié à la trahison de leur enseignants par manque de patience. Ces Modernes règnent sur un coin de trottoir, tout à leur bagarre de rue et à leur conflit de quartier. Ils ne comprennent pas que l’art venu à Marseille de l’Orient Extrême portait en lui un Monde ancien, constitué de montagnes et de rivières, de sages et de brigands et que, même au Vieux Monastère, le Maître n’eut jamais qu’un disciple ou deux.

Il en est comme de la montagne qui ne se révèle qu’à celui qui chemine longuement, avec persévérance et sagacité. Mes maîtres cherchèrent toute leur vie le disciple, celui qui passerait le gué de l’ignorance, qui s’affranchirait par l’exercice du doute, allant droit au cœur, au vivant. Ils donnaient à tous mais ne se révélaient que peu, de crainte de gâcher.

Les arts auxquels je me suis consacré, je les approche avec circonspection, enthousiasme et effort. À l’efficacité, qui est à mes yeux le dernier argument de vente de la technologie californienne, je préfère la sagacité qui fut la marque de mes maîtres.

Ces exemples de maîtrise ont donné vie à la Voie, à un chemin qui prit naissance loin à l’est, sur le versant d’une montagne, d’un Mont vénéré, Pic des Vautours, Shàoshi ou Iwato. Ils marchaient cherchant du regard le sommet, caché par un voile de brumes, montant des abîmes et tombant des hauteurs. Lorsque les nuages déchiraient leur couverture opaque, la vision offerte frappait le disciple et le transformait en maître. Cette patience active, prélude au ravissement, nous devons la cultiver.

Portes ouvertes « Parents d’Élèves et Amis »

Suite aux demandes de quelques parents d’élèves, je vous propose de venir découvrir nos cours adultes vendredi 15 novembre de 20h15 à 21h45, Espace Daniel-Sorano 16 rue Charles Pathé 94300 Vincennes. Le cours sera axé sur les bases et les principes de l’Aïkido Ringenkaï.

Venez en kimono ou en jogging.

Vous retrouverez d’autres parents d’élèves qui ont commencé cette année et, pour les plus anciens, depuis plus de 15 ans. Vous pouvez venir avec vos amis…

J’aurai beaucoup de joie à exposer l’art auquel j’ai consacré ma vie, une discipline étudiée après de grands maîtres et transmise aux enfants et adolescents. Les cours adultes sont la part plus discrète de mon enseignement, plus profonde aussi. J’ai toujours eu à cœur de préserver le lien entre la culture qui encadre une sensibilité et l’art qui, au milieu du cadre, cherche constamment à le dépasser. Dans l’exercice même, une pensée forte, nourrie d’une émotion saine, s’appuie sur le geste épuré. Unissant le corps à l’esprit et au cœur, la santé orientale vit du souffle, avec énergie.

Au plaisir de vous rencontrer en cours pour 1h30 de partage ! À vendredi prochain.

Nuit noire sur le Mékong

La direction donnée à nos efforts suit notre compréhension des Arts martiaux. Il nous revient, particulièrement au maître, de maintenir le cap pour ne pas nous perdre entre idée, application et mutation. L’enjeu est de ne pas nous égarer sur la Voie. Il est de naviguer au plus vrai de nos aspirations.

Série « Les Fruits de la Pratique »


Nous avons en France une tradition de pensée tournée vers l’idéalisme, où l’idée prime, le principe dicte la conduite, où un droit vaut pour tous les hommes qui naissent égaux et libres en droit.  Nous connaissons aujourd’hui une influence croissante de l’orientation anglo-saxonne pour laquelle le pragmatisme, où l’épreuve pratique est le moyen de construire une connaissance, est l’aune à laquelle se juge toute action. À partir de nos positions, de nos habitudes de pensée, nous étudions les Arts martiaux d’Extrême-Orient qui obéissent quant à eux à une pensée fondée sur un souffle maturant, un temps fécondant, le ki en japonais et le qi en chinois, équivalent du sanscrit prâna. Ainsi nous avançons dans l’étude de ces arts tiraillés entre trois visions différentes des Arts martiaux d’Extrême-Orient.

Très concrètement, le maître comme le disciple se retrouvent à avancer entre idée, application et mutation. De cette tension née du voyage d’un art du Levant au Couchant puis vers l’Outre-Couchant, naît une possibilité de renouvellement. Nous devons comprendre à nouveau ce qui nous a été transmis, l’art de nos maîtres, pour le rendre nôtre et enfin pour le restituer à nos suivants. L’exercice hésite entre idéel et application, travail sur la forme pure ou réponse au concret, refoulant la mutation continuelle de nos ancêtres. Face à l’incertitude sur la direction à suivre, le maître établit la juste conduite rejetant les oppositions, ou plutôt les fondant dans l’exercice, dans l’effort, dans le souffle qui lie début et fin, inspire et expire, création et destruction.

L’exercice même est le cadre de mon activité. Les justifications viennent après, si besoin. Je me suis souvent interrogé sur ce qui serait advenu d’Achille si sa mère Thétis lui avait lâché le talon. Je crois à la sincérité de l’effort qui exige qu’on le fasse pour ce qu’il est, un plongeon dans un Monde sans fixité, un accueil de ce qui vient et un adieu perpétuel au présent qui déjà nous fuit. Idée, praticabilité, mutation, tout cela est un bruit qui ne peut me détourner du charme d’un fleuve la nuit, quand, les yeux scellés par l’obscurité, je perçois le glissement d’une masse, d’un animal mythologique, d’une Chose antédiluvienne dévorant toute stabilité, toute fixation, toute rive à laquelle mes sens et mon esprit pourraient s’accrocher. J’aime avancer dans l’obscur, quand seul l’instant qui vient jette une lumière. Ainsi va ma pratique.

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Ce que je fais

Je pratique. C’est très simple et rapidement énoncé : je pratique.

Cela peut s’entendre de nombreuses manières :

  1. Je mets en mouvement l’exemple entrevu chez mes maîtres. Je pars de ce que j’ai perçu directement par mon corps, par mes oreilles et mes yeux. De cette mise en mouvement de la leçon reçue, je dégage un sens et une orientation. Puis je sonde jusqu’aux principes et me retrouve sur une voie dégagée par mes prédécesseurs.
  2. Je me maintiens dans le flux continu qui commence le premier jour quand j’ai posé le pieds dans un dojo, quand j’ai imaginé pouvoir suivre un maître dans la Voie des Arts Martiaux Extrêmes-Orientaux. Cela signifie que je reviens sans cesse au Champ de Mars, au lieu d’exercice et de discipline et surtout que je ne quitte pas mon engagement premier qui est d’avancer vers la maîtrise.
  3. Je dirige mon énergie vers ce qui est plus haut, ce qui est difficile, ce qui résiste à mon effort. J’évite les pertes d’énergie, les informations à l’origine douteuse, les sources peu fiables. Je ne fréquente pas les envieux et les méchants. Je lance mes forces vers le devenir positif, vers l’advenir d’un meilleur possible, vers l’hypothèse d’un impossible à contredire.

Je pratique de toutes ces manières et plus encore. Mais avant tout, je pratique.

Liberté d’action

Si, pour Saint Augustin, la vérité libère, en art martial, la vérité de l’instant libère.

Série « Les Fruits de la Pratique »


Agir, c’est faire un choix. Prévoir, c’est voir les  millions de millions de possibilités qui  s’offrent à nous, des plus évidentes aux plus imaginatives. Prévenir, c’est entrevoir les cercles concentriques de répercussions qui ondoient jusqu’à la marge et reviennent en s’entrecroisant, créant des figures symétriques d’une complexité croissant exponentiellement. Agir, c’est avancer devant le sabre et accepter de vivre les myriades de conséquences.

Cet art, l’art d’agir au bon moment, selon le moment, est difficile, exigeant, sans concession. Il est une alliance d’une vision claire avec un geste fluide au point de nager sur les flux du temps. Si le deshi, le disciple, comprend où le mène la juste leçon, il doit posséder le courage de s’engager dans cette voie. Suivre la leçon implique de quitter parfois la voie commune pour ouvrir un passage nouveau, sans autre référence que le courage et le discernement des maîtres précédents.

Mes maîtres ont toujours été profondément solitaires.

Je me souviens de Noro Masamichi senseï disant, durant le cours, avec une nostalgie et une émotion fortes : « Aujourd’hui, il n’y a plus personne pour m’aider. » Ses maîtres étaient décédés, ses compagnons de route se raréfiaient, ses disciples demeuraient plongés dans l’obstination.

Iwami Toshio soke avait nommé son dojo Dokkugyo An, l’Ermitage de Celui qui Avance seul.

De ce désert, de ces épreuves de 40 jours, mes maîtres ressortaient blanchis, dépouillés et revenus nus à eux-mêmes. Je les ai observés à la porte de la solitude. Ils avaient lavé leur regard au blanc du soleil, exposé à l’éclat du jour sur le sable. Ils avançaient, dissipant l’hésitation, vivant sous la règle du « maintenant ». Mes maîtres intervenaient à propos et en saison. Leurs gestes naissaient de l’instant. Ils acceptaient la fécondité de l’heure.

Leur exemple m’a enseigné la liberté d’action. Par l’exemple, j’ai appris. Il faut savoir regarder et voir maintenant le « maintenant ». J’ai saisi que la vérité de l’instant libère. L’art martial d’Extrême-Orient est un art d’être au temps.

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L’art du temps

Le temps élève et abat les empires, les grands personnages comme les humbles les plus discrets. Il règne sur le dragon et sur la tortue. Il est la leçon de tous les maîtres.

Série « Les Fruits de la Pratique »


Tout se fait en saison, dans un dojo. À chaque moment correspond une action opportune ; à chaque action, une ouverture optimale à percevoir, à prévoir, à créer s’il le faut. Il y a alors un art du temps juste qui permet de sertir au mieux notre intervention dans l’anneau d’un cycle. Le geste requiert que nous incisions la texture d’une durée pour y déposer la graine d’un devenir. Une saisie étreint, une coupe tranche, un estoc perce l’écheveau d’un faisceau de destins.

Le premier jour de l’année recueille un effort qui est différent du dernier. Le 1er trimestre ouvre sur une présentation d’un programme, le second sur son développement et le dernier sur une conclusion qui appelle à un passage à la saison suivante. Tout l’art de l’enseignant est d’amener à une compréhension progressive, quand l’élève cueille la fleur du jour et l’insère dans un tableau qu’il découvre petit à petit, pas à pas.

Le temps est à l’œuvre qui mûrit et le senseï et le deshi, et le maître et le disciple. Il est une matière différenciée, avec ses courants ascendants et descendants, ses lunes montantes et descendantes, ses accès abruptes et ses chutes inévitables. Il appelle l’attention de l’élève, sa connaissance est la mesure de sa maîtrise.

Réceptif à l’œuvre des Parques, l’élève tisse et ravaude sa compréhension.

Le maître est l’aiguille, le disciple le fil.

À l’inattentif qui prend un moment pour un autre, à l’obtus qui voit en le jour une même étendue informe, à l’opaque qui ne reçoit pas « la lumière de l’instant qui vient », la leçon offre peu de fruits.

L’art martial est fondamentalement une étude du temps. Le pratiquant bien guidé s’exerce à rendre son action favorable par la connaissance du temps, par l’art du temps juste.

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