Le voile et le regard

DSC02813Photographie de Nguyen Thanh Thien

Au Moyen Âge, le Monde était compris à partir de la Bible, de la parole divine circonscrite dans un texte. Vint la Renaissance quand on osât le penser à partir de la raison humaine, usant de logique, d’expérimentation et de réfutation.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle d’Aïkido ou de kenjutsu, on emploie les termes de technique, d’efficacité et de pragmatisme. Je me souviens pourtant d’un temps où l’esprit guidait le corps et le corps suivait le souffle. J’écoutais mes maîtres et je découvrais leurs gestes. Ils donnaient l’exemple de leurs affirmations. Souffle, corps et esprit fusionnaient en une unité efficiente.

Je crois que les nouveaux jeunes maîtres, impatients et impétueux, n’ont su porter loin la discipline ; qu’ils ont crié à la trahison de leur enseignants par manque de patience. Ces Modernes règnent sur un coin de trottoir, tout à leur bagarre de rue et à leur conflit de quartier. Ils ne comprennent pas que l’art venu à Marseille de l’Orient Extrême portait en lui un Monde ancien, constitué de montagnes et de rivières, de sages et de brigands et que, même au Vieux Monastère, le Maître n’eut jamais qu’un disciple ou deux.

Il en est comme de la montagne qui ne se révèle qu’à celui qui chemine longuement, avec persévérance et sagacité. Mes maîtres cherchèrent toute leur vie le disciple, celui qui passerait le gué de l’ignorance, qui s’affranchirait par l’exercice du doute, allant droit au cœur, au vivant. Ils donnaient à tous mais ne se révélaient que peu, de crainte de gâcher.

Les arts auxquels je me suis consacré, je les approche avec circonspection, enthousiasme et effort. À l’efficacité, qui est à mes yeux le dernier argument de vente de la technologie californienne, je préfère la sagacité qui fut la marque de mes maîtres.

Ces exemples de maîtrise ont donné vie à la Voie, à un chemin qui prit naissance loin à l’est, sur le versant d’une montagne, d’un Mont vénéré, Pic des Vautours, Shàoshi ou Iwato. Ils marchaient cherchant du regard le sommet, caché par un voile de brumes, montant des abîmes et tombant des hauteurs. Lorsque les nuages déchiraient leur couverture opaque, la vision offerte frappait le disciple et le transformait en maître. Cette patience active, prélude au ravissement, nous devons la cultiver.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s